
Analyses linéaires
Le Menteur - Acte V - scène 6 : analyse linéaire
Texte étudié
Dorante, à Cliton.
Bonne bouche, j’en tiens, mais l’autre la vaut bien,
Et comme dès tantôt je la trouvais bien faite
Mon cœur déjà penchait où mon erreur le jette.
Ne me découvre point, et dans ce nouveau feu
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu.
Sans changer de discours changeons de batterie.
Lucrèce, à Clarice.
Voyons le dernier point de son effronterie.
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris.
Clarice, à Dorante.
Comme elle est mon amie, elle m’a tout appris,
Cette nuit vous l’aimiez, et m’avez méprisée.
Laquelle de nous deux avez-vous abusée ?
Vous lui parliez d’amour en termes assez doux.
Dorante
Moi ! depuis mon retour je n’ai parlé qu’à vous.
Clarice
Vous n’avez point parlé cette nuit à Lucrèce ?
Dorante
Vous n’avez point voulu me faire un tour d’adresse ?
Et je ne vous ai point reconnue à la voix ?
Clarice
Nous dirait-il bien vrai pour la première fois ?
Dorante
Pour me venger de vous j’eus assez de malice
Pour vous laisser jouir d’un si lourd artifice,
Et vous laissant passer pour ce que vous vouliez
Je vous en donnai plus que vous ne m’en donniez.
Je vous embarrassai, n’en faites point la fine,
Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine,
Vous pensiez me jouer, et moi je vous jouais,
Mais par de faux mépris que je désavouais,
Car enfin je vous aime, et je hais de ma vie
Les jours que j’ai vécus sans vous avoir servie.
Clarice
Pourquoi, si vous m’aimez, feindre un hymen en l’air,
Quand un père pour vous est venu me parler ?
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre ?
Lucrèce, à Dorante.
Pourquoi, si vous l’aimez, m’écrire cette lettre ?
Dorante, à Lucrèce.
J’aime de ce courroux les principes cachés :
Je ne vous déplais pas puisque vous vous fâchez.
Mais j’ai moi-même enfin assez joué d’adresse,
Il faut vous dire vrai, je n’aime que Lucrèce.
P. Corneille, Le Menteur, (1644)
Introduction
Présentation de l'auteur, de l'œuvre et de l'extrait
Parue en 1644, Le Menteur est une comédie en vers de Pierre Corneille qui met en scène Dorante, un jeune homme habile à manier le mensonge pour séduire et se construire une image flatteuse. Contrairement aux autres personnages héroïques qui illustrent les tragédies de Corneille, Dorante est un personnage léger et rusé. Ses aventures reposent sur le comique de situation et de langage.
Dans l’Acte V, scène 6, Dorante vient de comprendre qu’il avait confondu Clarice et Lucrèce et décide de changer de stratégie.
Analyse générale du passage
Ce petit complément ne sera pas à restituer à l’oral : il te permet juste de situer le passage et d’en comprendre les enjeux avant d’aller plus loin dans l’analyse.
Cette scène de l’acte V, scène 6 du Menteur est un moment clé de la comédie de Corneille. Elle réunit les grands enjeux de la pièce : le pouvoir de la parole, l’art du mensonge et le comique de situation. Dorante s’y distingue une dernière fois par sa virtuosité verbale et sa capacité à transformer chaque accusation en preuve d’esprit. Le thème central est celui de la parole comme instrument de séduction et de pouvoir. Dorante, en véritable stratège du langage, joue avec les apparences et fait du mensonge un jeu à la fois intellectuel et amoureux. Mais sous le ton léger de la comédie, Corneille introduit une réflexion morale : le mensonge finit toujours par piéger celui qui en vit. Par le quiproquo, l’ironie et le duel oratoire, Corneille renforce à la fois le comique et la tension dramatique. Ce passage condense ainsi les thèmes du mensonge, de la séduction et du langage, tout en préparant le dénouement.
Ainsi, cette dernière scène montre à quel point Corneille fait preuve d’intelligence et d’ironie dans cette comédie brillante.
Problématique
Comment cette scène met-elle en valeur l’habileté de Dorante à manipuler le langage et à retourner les situations ?
I. Une entrée en scène marquée par la stratégie
De « Bonne bouche, j’en tiens » à « changeons de batterie »
La comédie de l’amour : un jeu maîtrisé par Dorante
Dès le début, Dorante affiche son habileté dans l’art de mentir. Le premier vers manifeste une forme d’ambiguïté habilement entretenue. L’expression familière « j’en tiens » signifie qu’il est amoureux, mais l’opposition avec la conjonction de coordination « mais » introduit un doute : de laquelle des deux jeunes femmes est-il réellement amoureux ? Le rythme binaire de la phrase mime l’hésitation feinte du personnage. L’usage du champ lexical du jeu et de la stratégie : « nouveau, feu, jeu, changeons, batterie » confirme cette posture de séducteur manipulateur. L’expression militaire « changer de batterie », empruntée à l’artillerie, illustre le combat amoureux que mène Dorante, tout en soulignant son goût pour les retournements. Cette image guerrière amuse et impressionne : elle montre que le personnage sait manier les mots et garder le contrôle.
La complicité de Cliton et du spectateur
Dorante s’adresse à Cliton, son valet, dans une tirade en aparté : cette rupture d’adresse crée un effet d’ironie dramatique. Le spectateur, dans la confidence, comprend le double jeu que Dorante va mettre en place. L’impératif « Ne me découvre point » fait de Cliton un complice muet, et renforce le contraste entre le vrai et le faux dans les dialogues à venir. Ainsi, dès l’ouverture de la scène, Corneille installe une tension dramatique et comique, entre vérité et apparence, qui va se déployer dans l’échange avec Clarice et Lucrèce. Ce début montre la volonté de Dorante de rester maître du jeu, tout en préparant le terrain à un dénouement où la vérité va enfin éclater.
Cette analyse a été conçue pour que tu maîtrises totalement les enjeux du passage : mouvements expliqués, procédés décortiqués et arguments prêts pour l'oral. C’est l’outil idéal pour approfondir ta réflexion et assurer une excellente note le jour du Bac.
🧐 Le petit plus : les références culturelles et les ouvertures sont déjà rédigées pour t’aider à faire la différence lors de ton passage (contenu inclus dans cette analyse).