
5. Analyses linéaires
Lettres d'une Péruvienne - Lettre XX : analyse linéaire
Texte étudié : Lettre XX (20)
Jusqu’ici, mon cher Aza, tout occupée des peines de mon cœur, je ne t’ai point parlé de celles de mon esprit ; cependant elles ne sont guère moins cruelles. J’en éprouve une d’un genre inconnu parmi nous, et que le génie inconséquent1 de cette nation pouvait seul inventer.
Le gouvernement de cet empire, entièrement opposé à celui du tien, ne peut manquer d’être défectueux. Au lieu que le Capa Inca est obligé de pourvoir à la subsistance de ses peuples, en Europe, les Souverains ne tirent la leur que des travaux de leurs sujets ; aussi les crimes et les malheurs viennent-ils presque tous des besoins mal-satisfaits.
Les malheurs des nobles en général naissent des difficultés qu’ils trouvent à concilier leur magnificence apparente avec leur misère réelle.
Le commun des hommes ne soutient son état que par ce qu’on appelle commerce, ou industrie ; la mauvaise foi est le moindre des crimes qui en résultent.
Une partie du peuple est obligée pour vivre, de s’en rapporter à l’humanité des autres ; elle est si bornée qu’à peine ces malheureux ont-ils suffisamment pour s’y empêcher de mourir.
Sans avoir de l’or, il est impossible d’acquérir une portion de cette terre que la nature a donnée à tous les hommes. Sans posséder ce qu’on appelle du bien, il est impossible d’avoir de l’or, et par une inconséquence2 qui blesse les lumières naturelles et qui impatiente la raison, cette nation insensée attache de la honte à recevoir de tout autre que du souverain ce qui est nécessaire au soutien de sa vie et de son état : ce souverain répand ses libéralités3 sur un si petit nombre de ses sujets, en comparaison de la quantité des malheureux qu’il y aurait autant de folie à prétendre y avoir part, que d’ignominie4 à se délivrer par la mort de l’impossibilité de vivre sans honte.
La connaissance de ces tristes vérités n’excita d’abord dans mon cœur que de la pitié pour les misérables5 et de l’indignation contre les lois. Mais hélas ! que la manière méprisante dont j’entendis parler de ceux qui ne sont pas riches me fit faire de cruelles réflexions sur moi-même ! Je n’ai ni or, ni terres, ni adresse ; je fais nécessairement partie des citoyens de cette ville. Ô ciel ! dans quelle classe dois-je me ranger ?
F. de Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, (1747)
1. Inconséquent : insensé, irrationnel
2. Inconséquence : incohérence, manque de logique
3. Libéralités : dons
4. Ignominie : déshonneur
5. Misérables : malheureux et miséreux
Introduction
Présentation de l’auteur, de l’œuvre et de l’extrait
Françoise de Graffigny est une écrivaine du siècle des Lumières. Elle participe activement à la vie intellectuelle de son époque en tenant un salon littéraire à Paris qui devient rapidement un lieu d’échanges et de débats. Elle fréquente ainsi de nombreux philosophes et écrivains des Lumières, comme Rousseau, Marivaux ou Prévost. Ces rencontres nourrissent sa réflexion sur la société, la morale et la place des individus. Publiées en 1747, Lettres d’une Péruvienne s’inscrivent pleinement dans cet esprit des Lumières. À travers le regard étranger de Zilia, une jeune Inca capturée par les Espagnols, Graffigny peut critiquer la société française, ses inégalités et ses contradictions, tout en invitant le lecteur à réfléchir sur la justice, la liberté et la raison.
Dans la lettre XX, Zilia observe pour la première fois l’organisation sociale et économique du royaume. Le ton se fait alors plus grave et plus réfléchi : son regard étranger devient un outil critique.
Analyse générale du passage
Ce petit complément ne sera pas à restituer à l’oral : il te permet juste de situer le passage et d’en comprendre les enjeux avant d’aller plus loin dans l’analyse.
Dans la lettre XX, Graffigny donne à voir une réflexion politique et sociale qui naît directement de l’émotion personnelle de Zilia. La narratrice mêle d’emblée la souffrance du cœur et celle de l’esprit, montrant que la sensibilité nourrit ici la pensée critique. Le regard étranger permet ensuite une comparaison frappante entre le système inca, fondé sur la protection du peuple, et le modèle européen, perçu comme injuste et contradictoire. Zilia dresse un tableau sévère de la société française, où toutes les classes sociales, des nobles au peuple, sont touchées par la misère, l’hypocrisie ou la corruption morale. Les apparences, la richesse et les privilèges remplacent la justice et la raison. La lettre prend enfin une dimension plus intime lorsque Zilia s’interroge sur sa propre place dans ce système inégalitaire. Cette réflexion personnelle transforme la critique sociale en interrogation existentielle. À travers cette lettre, Graffigny propose une dénonciation éclairée d’une société qui se dit libre mais enferme les individus dans la dépendance et la honte.
Problématique
Comment le regard extérieur de Zilia permet-il de mettre en lumière les injustices et les incohérences de la société française ?
le déroulé pas à pas
– mouvements du texte expliqués clairement
– procédés et interprétations formulés pour l’oral
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Conclusion : soigner ta sortie
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