
Analyses linéaires
Le bal des pendus - Rimbaud : analyse linéaire
Texte étudié
Le bal des pendus
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
Messire Belzébuth tire par la cravate
Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d’un vieux Noël !
Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles
Comme des orgues noirs, les poitrines à jour
Que serraient autrefois les gentes damoiselles
Se heurtent longuement dans un hideux amour.
Hurrah ! les gais danseurs, qui n’avez plus de panse !
On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs !
Hop ! qu’on ne sache plus si c’est bataille ou danse !
Belzébuth enragé racle ses violons !
Ô durs talons, jamais on n’use sa sandale !
Presque tous ont quitté la chemise de peau ;
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau :
Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées,
Un morceau de chair tremble à leur maigre menton :
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux, raides, heurtant armures de carton.
Hurrah ! la bise siffle au grand bal des squelettes !
Le gibet noir mugit comme un orgue de fer !
Les loups vont répondant des forêts violettes :
A l’horizon, le ciel est d’un rouge d’enfer…
Holà, secouez-moi ces capitans funèbres
Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d’amour sur leurs pâles vertèbres :
Ce n’est pas un moustier ici, les trépassés !
Oh ! voilà qu’au milieu de la danse macabre
Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou
Emporté par l’élan, comme un cheval se cabre :
Et, se sentant encor la corde raide au cou,
Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque
Avec des cris pareils à des ricanements,
Et, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.
Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.
A. Rimbaud,Cahiers de Douai, (1870)
Introduction
Présentation de l'auteur, de l'œuvre et de l'extrait
Arthur Rimbaud, poète majeur du XIXe siècle, écrit très jeune des textes qui bouleversent les codes traditionnels de la poésie. Il compose les Cahiers de Douai lors d’une fugue en 1870. Ce recueil est un recueil de jeunesse où il exprime son rejet de la société bourgeoise, de la guerre et où il fait preuve d’un gout déjà prononcé pour la provocation.
Dans Le Bal des pendus, il propose une vision saisissante et dérangeante de la mort, en transformant des corps exécutés en danseurs d’un bal macabre. Le poème mêle ainsi le grotesque, le fantastique et le tragique dans une mise en scène théâtrale de la mort.
Analyse générale du passage
Ce petit complément ne sera pas à restituer à l’oral : il te permet juste de situer le passage et d’en comprendre les enjeux avant d’aller plus loin dans l’analyse.
Dans ce poème des Cahiers de Douai, Arthur Rimbaud transforme un lieu d’exécution en un étrange spectacle où l’horreur se mêle constamment au rire. À travers la représentation d’un bal de pendus animé par le diable, il détourne la tradition médiévale de la danse macabre et crée un univers grotesque où les morts semblent encore s’agiter. Les figures héroïques, amoureuses et religieuses sont systématiquement tournées en dérision, révélant une volonté de renverser les valeurs traditionnelles. Le poème repose sur de nombreux contrastes : la mort côtoie la fête, les cadavres deviennent des danseurs et le gibet se transforme en scène de théâtre. Cette confusion permanente entre le tragique et le comique produit un effet à la fois fascinant et dérangeant. Rimbaud met également en scène un monde infernal où la nature elle-même participe à la célébration macabre, donnant au paysage une dimension fantastique et inquiétante. Enfin, la structure circulaire du poème, qui se referme sur les mêmes vers qu’à son ouverture, suggère une danse éternelle dont les morts ne peuvent s’échapper. À travers cette vision provocatrice, Rimbaud remet en cause les idéaux héroïques, religieux et sociaux, tout en affirmant une poésie libre, insolente et profondément novatrice.
problématique
Comment Rimbaud transforme-t-il une scène de mort en un spectacle à la fois grotesque, macabre et provocateur ?
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