Lettres d'une Péruvienne - Lettre XXXI : analyse linéaire
Dernière mise à jour : il y a 2 heures

📢 La critique de la place des femmes dans la société
De « Il n’est pas surprenant, mon cher Aza, que l’inconséquence soit une suite » à « toujours suivi de la plus mordante satyre. »
Texte étudié
Il n’est pas surprenant, mon cher Aza, que l’inconséquence soit une suite du caractère léger des François ; mais je ne puis assez m’étonner de ce qu’avec autant et plus de lumières qu’aucune autre nation, ils semblent ne pas apercevoir les contradictions choquantes que les étrangers remarquent en eux dès la première vue.
Parmi le grand nombre de celles qui me frappent tous les jours, je n’en vois point de plus déshonorante pour leur esprit, que leur façon de penser sur les femmes. Ils les respectent, mon cher Aza, et en même-temps ils les méprisent avec un égal excès.
La première loi de leur politesse, ou si tu veux de leur vertu car je ne leur en connais point d’autre, regarde les femmes. L’homme du plus haut rang doit des égards à celle de la plus vile condition, il se couvrirait de honte et de ce qu’on appelle ridicule, s’il lui faisait quelque insulte personnelle. Et cependant l’homme le moins considérable, le moins estimé, peut tromper, trahir une femme de mérite, noircir sa réputation par des calomnies, sans craindre ni blâme ni punition.
Si je n’étais assurée que bientôt tu pourras en juger par toi-même, oserais-je te peindre des contrastes que la simplicité de nos esprits peut à peine concevoir ? Docile aux notions de la nature, notre génie ne va pas au-delà ; nous avons trouvé que la force et le courage dans un sexe, indiquaient qu’il devait être le soutien et le défenseur de l’autre, nos lois y sont conformes[1]. Ici, loin de compatir à la faiblesse des femmes, celles du peuple, accablées de travail n’en sont soulagées ni par les lois ni par leurs maris, celles d’un rang plus élevé, jouet de la séduction ou de la méchanceté des hommes, n’ont pour se dédommager de leurs perfidies, que les dehors d’un respect purement imaginaire, toujours suivi de la plus mordante satyre.
[1] Les lois dispensaient les femmes de tout travail pénible.
F. De Graffigny, Lettres d'une Péruvienne, (1747)
Introduction
Présentation de l’auteur, de l’œuvre et de l’extrait
Françoise de Graffigny est une écrivaine du siècle des Lumières, dont le salon réunit de grands penseurs comme Rousseau, Voltaire ou Diderot. En 1747, elle publie les Lettres d’une Péruvienne, un roman épistolaire dans lequel une jeune Péruvienne, Zilia, arrachée à son pays par les conquistadors espagnols puis recueillie par le français Déterville, découvre la société française. Grâce à son regard étranger, Zilia met en lumière les travers et les contradictions de la France de Louis XV.
Dans la lettre XXXI, elle s’indigne particulièrement de la condition faite aux femmes et dénonce l’hypocrisie de la société française.
Analyse générale du passage
Ce petit complément ne sera pas à restituer à l’oral : il te permet juste de situer le passage et d’en comprendre les enjeux avant d’aller plus loin dans l’analyse.
Dans la lettre XXXI, Graffigny met en scène le regard lucide et étonné de Zilia, qui découvre la société française avec la distance d’une étrangère. Ce point de vue extérieur permet de dévoiler immédiatement un trait majeur : les Français se contredisent sans s’en rendre compte. Leur légèreté, leur manque de constance et leur incapacité à voir leurs propres incohérences créent un décalage ironique qui traverse tout le passage. Au fil de la lettre, cette observation générale se concentre sur une contradiction plus grave : l’hypocrisie masculine. Les hommes prétendent respecter les femmes tout en se permettant de les tromper ou de ruiner leur réputation sans jamais être sanctionnés. Cette critique prend ensuite une dimension morale lorsque Zilia oppose la France au modèle péruvien, présenté comme plus simple, plus juste et fondé sur un équilibre naturel entre les sexes. Cette comparaison met en évidence la corruption, la violence symbolique et l’injustice institutionnalisée de la société française. Avec finesse, Graffigny transforme ainsi le regard naïf de son héroïne en véritable outil satirique pour dénoncer les failles d’un peuple qui se dit éclairé, mais qui demeure aveugle à lui-même.
problématique
Comment Graffigny utilise-t-elle le regard étranger de Zilia pour critiquer la place des femmes dans la société du XVIIIe siècle ?
mouvements
I. Les contradictions françaises mises en lumière par un regard étranger
II. Une dénonciation de l’hypocrisie masculine
III. Le modèle péruvien comme miroir critique
I. Les contradictions françaises mises en lumière par un regard étranger
Du début jusqu’à « en eux dès la première vue. »
La découverte d’un peuple contradictoire
La lettre s’ouvre par la tournure négative « il n’est pas surprenant » suivie de près par l’expression « je ne puis assez m’étonner ». Cette antithèse met en scène l’ambiguïté du regard de Zilia : elle semble accepter certains traits français tout en demeurant profondément surprise. L’effet d’accroche est efficace, car le lecteur découvre le peuple français à travers une observatrice attentive et sincère. Zilia adopte ensuite un ton de constat en évoquant le « caractère léger » de ce peuple, comme si cette légèreté expliquait naturellement leur « inconséquence ». Le champ lexical de la superficialité souligne l’idée d’un peuple instable, incapable de constance.
Le regard étranger comme révélateur
Mais cette première explication ne suffit pas à Zilia : elle est « étonnée » qu’un peuple « avec autant et plus de lumières qu’aucune autre nation » ne perçoive pas ses propres incohérences. L’usage du superlatif « plus de lumières » place les Français au-dessus des autres nations sur le plan intellectuel, tout en préparant l’ironie du propos : ils se veulent éclairés mais manque de cohérence morale. Le présent de vérité générale « ils semblent ne pas apercevoir » renforce l’idée d’un défaut durable et profond des Français : ils se montrent incapables de percevoir des contradictions pourtant visibles.
Le contraste avec les « Étrangers », qui eux remarquent ces contradictions « dès la première vue », révèle un paradoxe essentiel : ce peuple éclairé se montre aveugle à lui-même. Cette ironie discrète fait du regard étranger un révélateur : les étrangers voient ce que les Français refusent de voir, permettant à Graffigny de dénoncer les incohérences de la société française.
II. Une dénonciation de l’hypocrisie masculine
De « Parmi le grand nombre » à « sans craindre in blâme, ni punition. »
La contradiction la plus frappante
Zilia indique d’abord qu’elle observe un « grand nombre » de contradictions, hyperbole qui montre combien la société française lui apparaît confuse et incohérente. Mais l’une de ces contradictions dépasse toutes les autres : celle qui concerne la manière dont la société française pense les femmes. L’adjectif « déshonorante » souligne qu’il ne s’agit pas d’un simple défaut, mais d’une contradiction qui atteint la dignité morale de tout un peuple. La narratrice révèle alors l’ambiguïté fondamentale de la relation des hommes aux femmes : ils les « respectent » autant qu’ils les « méprisent ». L’antithèse structure la phrase et met en évidence une incohérence fondamentale : le respect affiché par les Français envers les femmes n’est qu’une façade. La symétrie de la phrase crée un effet choc renforçant la violence de cette hypocrisie sociale. Zilia devient la porte-parole de toutes les femmes en dénonçant une injustice profondément ancrée dans les comportements masculins. Ce qui est en jeu, pour elle, n’est pas seulement la politesse, mais la morale même d’un peuple qui se prétend civilisé.
Un respect de façade contredit par les actes
Zilia précise ensuite que la « première loi » de la politesse française concerne les femmes. Cette formulation donne à cette règle un caractère quasi sacrée : un homme, même « du plus haut rang », doit montrer des égards à une femme « de la plus vile condition ». Le parallélisme entre ces deux extrêmes sociaux met en avant l’universalité du principe, comme si la France se construisait fièrement sur ce prétendu respect.
Pourtant, la formulation « il se couvrirait de honte » indique que ce respect n’est qu’une obligation sociale, fondée sur la peur du ridicule. Le champ lexical de la réputation montre que ce principe vise avant tout à préserver l’image masculine. Ce vernis moral s’effondre dès que Zilia évoque les actes : les hommes peuvent « tromper », « trahir » ou « noircir la réputation » d’une femme. L’accumulation de verbes péjoratifs rend la dénonciation particulièrement percutante.
Enfin, l’expression « sans craindre ni blâme ni punition » dévoile la véritable responsabilité de la société : en ne condamnant pas ces comportements, elle les légitime. Cette violence symbolique révèle une société profondément inégalitaire, dans laquelle les femmes demeurent soumises à l’arbitraire masculin. Graffigny dénonce une hypocrisie institutionnalisée qui maintient les femmes dans une position de vulnérabilité permanente.
III. Le modèle péruvien comme miroir critique
De « Si je n’étais assurée que bientôt » à la fin.
Une adresse personnelle pour renforcer la force persuasive
À partir de « Si je n’étais assurée… », Zilia adopte un ton plus intime : l’usage des pronoms « je » et « tu » crée un dialogue direct avec Aza, qui renforce la sincérité et la proximité de son discours. Elle affirme qu’elle ne décrirait ces « contrastes » que si Aza ne devait bientôt « en juger par lui-même ». Elle fonde donc sa critique sur la légitimité de l’observation directe. À travers cette remarque, le lecteur comprend qu’elle ne cherche pas à exagérer : elle s’appuie sur une réalité évidente, comme le suggère l’expression « la simplicité de nos esprits ».
Le passage du « je » au « nous » élargit ensuite la perspective : Zilia n’exprime plus seulement une opinion personnelle, mais celle d’un peuple entier, uni dans une vision naturelle et harmonieuse du monde.
Le retour au modèle péruvien : un contre-exemple moral
Zilia rappelle que les Péruviens sont « dociles aux notions de la nature ». Cette litote suggère un peuple est guidé par une sagesse simple, éloignée de la corruption européenne. Le champ lexical de la justice « force, courage, soutien, défenseur » associé au parallélisme de construction, met en avant la complémentarité naturelle des rôles entre les sexes : la force masculine est destinée à « soutenir » et « défendre » les femmes. Ce modèle n’est pas présenté comme supérieur, mais comme logique et conforme à la justice. La remarque « nos lois y sont conformes » crée un parallèle implicite avec la France où les lois ne protègent pas les femmes. Graffigny mobilise ici l’idée du « bon sauvage » pour proposer un modèle de société fondé sur l’équilibre et la protection mutuelle.
Une dénonciation qui se fait plus radicale
Le contraste est d’autant plus fort que Zilia décrit ensuite la condition des femmes françaises. L’adverbe de lieu « ici » ancre solidement sa critique : ces femmes sont « accablées de travail » et n’obtiennent de secours ni des « lois » ni de leurs « maris ». La double négation « ni… ni… » souligne l’absence totale de soutien. Ainsi, Zilia montre que la société française ne respecte pas ses propres principes, même envers les femmes les plus vulnérables.
Elle enchaine ensuite avec le sort des femmes de « rang plus élevé ». Celles-ci ne sont pas davantage protégées : elles deviennent le « jouet de la séduction ou de la méchanceté des hommes ». Le terme « jouet » renvoie à une forme de déshumanisation tandis que leur seule. « compensation » est un « respect purement imaginaire », un hommage de façade, vide de sens. L’accumulation de termes péjoratifs montre que ces femmes sont enfermées dans un système d’apparences trompeuses : elles reçoivent des marques extérieures de politesse qui masquent en réalité perfidies, souffrances et réputation détruite. Le dernier mot, « satyre », renvoie à la calomnie publique et révèle une société française impitoyable et fondamentalement hypocrite.
Conclusion
Par son regard étranger, Zilia met en évidence les contradictions d’un peuple qui se prétend éclairé mais demeure aveugle à ses propres incohérences. Elle dénonce avec force l’hypocrisie masculine et l’injustice profonde dont les femmes sont victimes, avant d’opposer à cette société corrompue une vision plus juste et plus naturelle du Pérou. La lettre XXXI apparaît ainsi comme une satire lucide de la France du XVIIIe siècle et comme une prise de position audacieuse en faveur de la condition féminine.
On peut rapprocher cette lettre des Lettres persanes de Montesquieu, où le regard étranger d'Usbek et Rica révèlent lui aussi les failles et les contradictions de la société française.
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