Commentaire composé : la méthode pour passer de l'explicite à l'implicite
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Dernière mise à jour : il y a 5 heures

📢 Pour réussir un commentaire composé, il ne suffit pas de dire ce que le texte raconte. Il faut surtout montrer ce qu’il signifie en profondeur.
Autrement dit, il faut passer :
de l’explicite (ce que le texte dit clairement),
à l’implicite (ce qu’il suggère, ce qu’il fait comprendre sans le dire directement).
Pour cela, il est essentiel de procéder par étapes :
repérer ce dont parle le texte → niveau explicite
se demander pourquoi cela est dit ainsi → niveau implicite
La question clé à toujours se poser est : « Qu’est-ce que cette description révèle, au-delà de ce qu’elle montre ? »
Pour comprendre concrètement comment passer de l’explicite à l’implicite, appliquons cette méthode à l’étude d’un poème.
« Spleen » de Jules Laforgue (1880)
Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau.
En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.
Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah ! sortons, je verrai peut-être du nouveau.
Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds...
Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne...
Bah ! Couchons-nous. – Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul, je ne puis dormir et je m'ennuie encor.
1. Première strophe : le décor extérieur
Tout m'ennuie aujourd'hui. J'écarte mon rideau.
En haut ciel gris rayé d'une éternelle pluie,
En bas la rue où dans une brume de suie
Des ombres vont, glissant parmi les flaques d'eau.
A. De quoi ça parle (L'explicite)
Dans cette strophe, le poète décrit une scène simple du quotidien. Il exprime d’abord son ennui, puis observe le monde extérieur en ouvrant son rideau. Le paysage qu’il découvre est marqué par :
- un ciel gris et pluvieux,
- une rue sombre et brumeuse,
- des passants indistincts, réduits à des silhouettes.
On a donc une description réaliste d’un jour de pluie en ville, vue depuis une fenêtre.
B. L'intérêt de l'extrait (L'implicite)
Cependant, cette description ne se limite pas à un simple décor. Elle a une fonction expressive : elle reflète l’état intérieur du poète. On passe ici du visible (le paysage) à l’invisible (le sentiment). Plusieurs éléments le montrent :
Un miroir de l’ennui
Le paysage extérieur prolonge l’état d’âme du poète. En ouvrant le rideau, il semble chercher à échapper à son ennui, mais il ne trouve dehors qu’un monde tout aussi morne et sans vie.
Une impression d’enfermement
L’image du « ciel gris rayé » peut évoquer des barreaux, comme ceux d’une prison. La pluie devient alors une sorte de grille qui enferme le regard et accentue le sentiment d’oppression.
Une déshumanisation du monde
Les passants sont désignés comme des « ombres » qui « glissent ». Ils perdent leur individualité et leur humanité, ce qui donne l’impression d’un univers fantomatique, vidé de toute vitalité.
Conclusion méthodologique
Cette strophe illustre parfaitement ce qu’on appelle un« paysage état d'âme » : le décor extérieur ne sert pas seulement à situer l’action, mais à exprimer un sentiment intérieur.
2. Deuxième strophe : du vide intérieur à une tentative d’évasion
Je regarde sans voir fouillant mon vieux cerveau,
Et machinalement sur la vitre ternie
Je fais du bout du doigt de la calligraphie.
Bah ! sortons, je verrai peut-être du nouveau.
A. L'explicite
Dans cette strophe, le poète est plongé dans ses pensées. Il regarde autour de lui, mais sans vraiment prêter attention à ce qu’il voit. Son esprit semble occupé ailleurs. En même temps, il trace distraitement des formes sur la vitre avec son doigt, sans intention précise.
Finalement, il prend une décision soudaine : sortir, dans l’espoir de voir quelque chose de nouveau. On a donc la description d’un moment d’absence, suivi d’une décision d’agir.
B. L'implicite
Derrière cette scène apparemment anodine se dessine une véritable réflexion sur l’ennui et la difficulté à y échapper. Comme dans la première strophe, le texte donne à voir un geste simple, mais il révèle en réalité un état psychologique profond.
Un vide intérieur et une absence au monde
L’expression « regarder sans voir » est essentielle : elle traduit une dissociation entre le regard et la perception. Le poète est physiquement présent, mais mentalement absent. De même, l’adverbe « machinalement » montre que ses gestes sont automatiques, vidés de toute intention. Le poète semble déconnecté de lui-même et du réel.
Une activité vaine et éphémère
Le geste d’écrire sur la vitre peut sembler poétique « calligraphie », mais il est en réalité dérisoire :
- la vitre est « ternie », donc sale et opaque,
- l’écriture est faite avec le doigt, donc sans outil durable.
Cette « calligraphie » est condamnée à disparaître immédiatement. Elle symbolise ainsi :
- une activité inutile,
- une tentative fragile de créer du sens dans le vide.
Une fausse sortie de l’ennui
Le vers « Bah ! sortons… » marque une rupture dans la strophe. L’interjection « Bah ! » traduit une forme de lassitude, presque un agacement face à l’ennui. Le passage à la première personne du pluriel, à l’impératif « sortons », donne l’impression d’une décision et d’un sursaut d’énergie.
Cependant, l’utilisation du « nous » est ambiguë : le poète semble se parler à lui-même. La mélancolie n’est plus seulement un sentiment, elle est personnifiée, comme si elle devenait une compagne dont il ne peut se détacher.
Enfin, l’expression « peut-être » introduit une forte incertitude et suggère déjà l’échec possible de cette tentative.
Ainsi, il ne s’agit pas d’une véritable action, mais d’une illusion d’élan, une tentative hésitante et fragile d’échapper à soi-même.
Conclusion méthodologique
Cette strophe permet de passer de l’immobilité mentale (vide, automatisme), à une illusion de mouvement (décision de sortir). Mais l’implicite montre que cette action est fragile, incertaine, et
peut-être vouée à l’échec.
3. Troisième strophe : l'échec de la fuite
Pas de livres parus. Passants bêtes. Personne.
Des fiacres, de la boue, et l'averse toujours...
Puis le soir et le gaz et je rentre à pas lourds...
A. L'explicite
Dans cette strophe, le poète est sorti, mais sa promenade est décevante. Il constate qu’il n’y a rien de nouveau « Pas de livres parus », il porte un regard négatif sur les passants, et décrit un environnement désagréable : boue, pluie, circulation.
La journée avance, la nuit tombe « le soir », les lampadaires s’allument « le gaz », et le poète finit par rentrer chez lui, fatigué. On a donc le récit d’une sortie infructueuse qui se termine par un retour.
B. L'implicite
La sortie n'a rien guéri. Elle a au contraire confirmé l'isolement du poète :
- le rejet du monde : en qualifiant les passants de « bêtes », le poète montre que rien d'extérieur ne peut le soulager. Le monde est perçu comme vide et médiocre.
- la circularité : le poème a commencé par le désir de nouveauté, mais finit sur « l'averse toujours ». Le temps est figé.
- la lourdeur du Spleen : l'expression « à pas lourds » n'est pas qu'une fatigue physique, c'est le poids du désespoir qu'il ramène avec lui.
Cette strophe vient confirmer ce que la précédente laissait pressentir : la fuite hors de soi est impossible. L’expérience extérieure ne fait que renforcer le malaise intérieur.
Un rejet du monde extérieur
Les phrases sont très brèves, presque nominales « Passants bêtes. Personne. », ce qui donne une impression de sécheresse et de lassitude.
Le jugement « bêtes » traduit un regard profondément négatif : le monde apparaît dégradé, sans intérêt, presque absurde. Rien, dans la réalité extérieure, ne peut répondre à l’attente du poète.
Une impression de répétition et d’immobilité
L’expression « l’averse toujours » fait écho à la première strophe « éternelle pluie ». Malgré la sortie, rien n’a changé car le temps semble figé et la réalité est monotone et répétitive.
On observe ainsi une forme de circularité :
- le poème commence dans l’ennui,
- la sortie devait rompre cet état,
- mais elle ramène exactement au même point.
Le poids du spleen
L’expression « à pas lourds » dépasse la simple fatigue physique. Elle suggère une lassitude morale, un poids intérieur, presque accablant. Le poète ne revient pas seulement chez lui : il revient avec son ennui, inchangé, voire renforcé.
Conclusion méthodologique
Cette strophe montre l’échec du passage à l’action : une sortie décevante qui se termine par un retour et l'impossibilité pour le poète d’échapper à son état intérieur.
4. Quatrième strophe : le retour au point de départ
Je mange, et bâille, et lis, rien ne me passionne...
Bah ! Couchons-nous. – Minuit. Une heure. Ah ! chacun dort !
Seul, je ne puis dormir et je m'ennuie encor.
A. L'explicite
Dans cette dernière strophe, le poète est rentré chez lui. Il tente de s’occuper en accomplissant des actions simples : manger, lire, mais rien ne parvient à l’intéresser. Il décide alors d’aller se coucher.
Cependant, malgré la nuit et le silence « chacun dort », il ne parvient pas à dormir. Le poème se termine sur le constat de sa solitude et de son ennui persistant. On a donc la description d’une soirée ordinaire qui se transforme en insomnie.
B. L'implicite
Cette conclusion montre que l'ennui est une maladie dont on ne s'échappe pas, même dans le sommeil :
- l'indifférence totale : la liste « Je mange, et bâille, et lis » montre des actions mécaniques. Les besoins vitaux et intellectuels sont devenus dérisoires face à la force du Spleen.
- le temps prisonnier : l'énumération des heures souligne l'insomnie. Le temps ne s'écoule plus, il pèse.
- l'échec final : le mot « encor » à la fin crée une boucle. La mélancolie est un cercle vicieux. Le poème finit exactement comme il a commencé : par le constat d'une fatalité dont on ne guérit pas.
Cette strophe constitue une conclusion pessimiste : elle montre que l’ennui est une expérience dont on ne peut pas s’échapper, même par le sommeil. Le poème se referme sur l’idée d’un enfermement intérieur total.
Une indifférence généralisée
L’énumération « Je mange, et bâille, et lis » met en évidence des actions banales et répétitives.
Ces activités, pourtant essentielles (se nourrir, se cultiver), sont ici vidées de leur sens. Le poète est dans un état d’indifférence absolue, où plus rien ne suscite d’intérêt « rien ne me passionne ».
Un temps qui devient une prison
La succession des indications temporelles « Minuit. Une heure. » met en scène l’insomnie. Le temps n’est plus un flux naturel : il est ressenti dans sa lenteur, presque dans son poids. Chaque heure devient une épreuve, ce qui renforce l’impression d’enfermement.
Une solitude radicale
L’expression « chacun dort » isole le poète du reste du monde. Il est le seul à ne pas trouver le repos, ce qui accentue son isolement, sa marginalité, et son incapacité à partager une expérience commune.
Une boucle tragique
Le dernier mot, « encor » suggère la répétition, la continuité de l’ennui, l’absence de toute issue. Le poème se termine comme il a commencé : par l’ennui. On a donc une structure circulaire, qui traduit une véritable fatalité du spleen.
Conclusion méthodologique
Cette strophe montre bien le passage de l’explicite à l’implicite : elle décrit une insomnie après une soirée sans intérêt, mais révèle en réalité l’impossibilité d’échapper à soi-même. Même le sommeil échoue à libérer le poète de son ennui, ce qui souligne la profondeur et la persistance de son malaise intérieur.
Pour conclure
Apprendre à distinguer l’explicite de l’implicite, c’est cesser de rester à la surface du texte pour accéder à sa véritable profondeur. Comme nous l’avons vu avec le poème de Jules Laforgue, le poète ne décrit pas seulement un paysage : il donne à voir son état d’âme.
Le rôle du commentaire est précisément de construire ce passage, de faire le lien entre ce qui est dit et ce qui est suggéré. Dès lors que l’on comprend que le décor extérieur peut être le miroir d’un sentiment intérieur, la simple paraphrase laisse place à une véritable interprétation. C’est à ce moment-là que commence réellement le travail d’analyse.
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