Entretiens sur la pluralité des mondes - Fontenelle - premier soir
- Stéphanie Mongenie
- 29 nov. 2025
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 21 janv.

📢 La comparaison entre la nature et l'opéra
De « Ainsi les vrais philosophes passent leur vie » à « ce qui causait les mouvements de l’univers. »
Texte étudié (l.96 à 116)
Ainsi les vrais philosophes passent leur vie à ne point croire ce qu’ils voient, et à tâcher de deviner ce qu’ils ne voient point, et cette condition n’est pas, ce me semble, trop à envier. Sur cela je me figure toujours que la nature est un grand spectacle qui ressemble à celui de l’Opéra. Du lieu où vous êtes à l’Opéra, vous ne voyez pas le théâtre tout à fait comme il est ; on a disposé les décorations et les machines, pour faire de loin un effet agréable, et on cache à votre vue ces roues et ces contrepoids qui font tous les mouvements. Aussi ne vous embarrassez-vous guère de deviner comment tout cela joue. Il n’y a peut-être guère de machiniste caché dans le parterre, qui s’inquiète d’un vol qui lui aura paru extraordinaire et qui veut absolument démêler comment ce vol a été exécuté. Vous voyez bien que ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes. Mais ce qui, à l’égard des philosophes, augmente la difficulté, c’est que dans les machines que la nature présente à nos yeux, les cordes sont parfaitement bien cachées, et elles le sont si bien qu’on a été longtemps à deviner ce qui causait les mouvements de l’univers.
Introduction
Présentation de l’auteur, de l’œuvre et de l’extrait
Bernard Le Bouyer de Fontenelle (1657-1757) est un écrivain et philosophe français du XVIIᵉ siècle. Esprit curieux et vulgarisateur des sciences, il est surtout connu pour ses Entretiens sur la pluralité des mondes (1686). Dans cet ouvrage dialogué, il met en scène un philosophe et une marquise discutant des découvertes astronomiques récentes. L’originalité de Fontenelle tient à sa capacité à rendre accessibles des savoirs complexes grâce à une langue claire, imagée et plaisante.
L’extrait étudié se situe dans le passage où Fontenelle compare la nature à un spectacle d’opéra, afin d’illustrer la difficulté qu’ont les philosophes à découvrir les « ressorts cachés » du monde.
2. Lecture de l’extrait
Lors de ton passage à l'oral, tu peux lire le texte à tout moment dans l'introduction. Cependant, beaucoup d'élèves oublient de le faire. Je te recommande donc de lire le texte juste après la présentation de l'œuvre et de l'extrait.
3. Annonce de la problématique
Comment Fontenelle montre-t-il la difficulté du travail du philosophe et de la connaissance du monde ?
4. Annonce des mouvements
I. Un portrait ironique de la condition du philosophe
II. L’analogie de la nature avec le spectacle de l’opéra
III. Spécificité et complexité de la philosophie
I. Un portrait ironique de la condition du philosophe
Du début jusqu’à « trop à envier »
La vie du philosophe présentée comme un paradoxe
Fontenelle ouvre le passage par une remarque qui combine sérieux et ironie, afin d’introduire son propos sur la démarche philosophique. Le chiasme antithétique « ne point croire ce qu’ils voient » / « deviner ce qu’ils ne voient point » souligne l’attitude particulière du philosophe : il refuse les évidences, mais cherche en permanence ce qui échappe aux sens. Cette formulation paradoxale insiste sur l’exigence intellectuelle de la philosophie, qui consiste à dépasser les apparences. Le rythme binaire de la phrase, structuré par les deux verbes « croire » et « deviner », traduit une tension permanente, un mouvement d’aller-retour qui peut sembler épuisant.
Une condition présentée comme peu enviable
L’expression « cette condition n’est pas… trop à envier » crée une litote ironique : plutôt que de dire directement qu’elle est « pénible », Fontenelle feint l’atténuation pour mieux suggérer qu’il s’agit d’un sort peu désirable. Le philosophe apparaît comme voué à une tâche ingrate, toujours insatisfait, condamné au doute et à l’incertitude.
Une complicité avec le lecteur
Par ce ton ironique, Fontenelle ménage la marquise à qui il s’adresse : il reconnaît implicitement que la philosophie peut sembler rébarbative, trop abstraite ou inutile à qui n’y est pas formé. Cette complicité avec le lecteur ou l’auditeur est renforcée par la tournure « ce me semble », qui installe une fausse modestie et une distance critique. Dès l’ouverture, l’auteur capte donc l’attention en construisant une image à la fois paradoxale et humoristique de la philosophie. Le contraste entre l’effort intellectuel exigé et son apparente inutilité prépare la comparaison avec l’opéra, beaucoup plus séduisante pour son interlocutrice.
II. L’analogie de la nature avec le spectacle de l’opéra
de « Sur cela… » à « comme les philosophes ».
La mise en place de l’analogie
Fontenelle déploie ici une analogie filée qui transpose la philosophie dans un univers artistique familier et plaisant pour son interlocutrice. L’expression « je me figure toujours que la nature est un grand spectacle » introduit une métaphore théâtrale qui donne un cadre concret et séduisant à une réflexion abstraite. Le choix de l’Opéra (fondé en 1669), lieu de divertissement mondain, n’est pas anodin : Fontenelle adapte son discours au goût de la marquise et l’entraîne dans un univers qui lui est proche.
Le jeu des apparences et des coulisses
Fontenelle précise que, lorsque l’on est assis dans la salle, on ne voit pas le théâtre « tout à fait comme il est ». Les décorations sont disposées de façon à produire « un effet agréable » et, en même temps, à camoufler la machinerie. Il y a donc une dissimulation volontaire : les machinistes et décorateurs choisissent de cacher les mécanismes pour préserver l’illusion artistique.
Le contraste entre le vocabulaire artistique « décorations », « effet agréable » et le vocabulaire technique « roues », « contrepoids », « machines », met en évidence la différence entre l’apparence séduisante et les rouages réels. Le présent d’énonciation « on cache à votre vue » insiste sur cette volonté de masquer. Cette opposition reflète parfaitement la démarche philosophique : au-delà de ce qui se montre et séduit, il faut chercher à comprendre ce qui se cache derrière les phénomènes.
Le philosophe assimilé au machiniste curieux
La remarque « vous ne vous embarrassez guère de deviner comment tout cela joue » souligne que le spectateur se satisfait du plaisir esthétique sans chercher d’explications. L'emploi du pronom personnel « vous » (qui peut s'apparenter à un tutoiement implicite) crée un effet d’interpellation directe, plaçant la marquise en position de spectatrice qui profite simplement du spectacle. Fontenelle pousse l’analogie plus loin : « il n’y a peut-être guère de machiniste caché dans le parterre ». Cette expression souligne que le spectateur ordinaire ne cherche pas à comprendre le fonctionnement des effets spectaculaires : il se laisse émerveiller sans esprit critique. Mais le philosophe, lui, se rapproche de ce machiniste exceptionnel, caché dans la foule, qui « veut absolument démêler » le mécanisme. L’emploi du verbe fort « démêler » suggère un effort acharné pour éclaircir une énigme complexe.
Cette comparaison a une double valeur : elle ridiculise un peu la philosophie en réduisant le philosophe à un technicien obstiné ; mais elle valorise aussi son rôle singulier, celui qui ne se satisfait pas des apparences et cherche la vérité cachée.
Enfin, la comparaison « ce machiniste-là est assez fait comme les philosophes » introduit une image comique et presque dévalorisante du philosophe, réduit à un technicien curieux caché dans la salle. Cette comparaison met en évidence la différence entre le spectateur, qui se laisse émerveiller, et le philosophe, qui cherche à comprendre.
III. La Spécificité et la difficulté de la connaissance
De « Mais ce qui… » à la fin
L’accentuation de la difficulté
Fontenelle élargit enfin la comparaison en insistant sur la singularité de la nature, bien plus mystérieuse que l’Opéra. La conjonction de coordination « mais » marque une rupture argumentative : l’analogie a ses limites. Contrairement au théâtre, où les mécanismes peuvent être devinés, la nature se distingue par des secrets beaucoup mieux cachés. L’expression « augmente la difficulté » souligne l’ampleur de l’effort demandé aux philosophes.
Les cordes invisibles de la nature
La métaphore des « cordes parfaitement bien cachées » reprend l’image des machines de théâtre, mais appliquée cette fois à la nature. Comme à l’Opéra, il existe des mécanismes qui font tout fonctionner, mais ici ils sont encore plus difficiles à voir. L’adverbe d’intensité « si bien » insiste sur cette idée : les lois de la nature sont cachées à un degré tel qu’elles échappent aux hommes. Cette comparaison suggère donc que l’univers est à la fois organisé et mystérieux, et que le philosophe doit fournir du temps et des efforts pour en percer les secrets.
Une quête longue et incertaine
La formule « on a été longtemps à deviner » est une tournure passive impersonnelle qui met en valeur la durée et l’incertitude du travail philosophique. L’usage du pronom « on » donne une portée générale : il ne s’agit pas d’un individu précis, mais de l’humanité tout entière. Cette construction renforce l’idée que la connaissance de la nature est une entreprise lente et difficile, fruit de siècles d’efforts collectifs.
Ainsi, après avoir présenté le philosophe comme un curieux ironique, Fontenelle rappelle l’ampleur de sa tâche, tournée vers la découverte des lois invisibles de l’univers.
Conclusion
Dans ce passage, Fontenelle met en scène avec humour et clarté la condition du philosophe. L’analogie avec le spectacle d’opéra permet de rendre accessible une idée complexe : le monde est un théâtre dont les « ficelles » sont invisibles et qu’il faut pourtant chercher à comprendre. Le philosophe, comparé à un spectateur obstiné, oscille entre ridicule et grandeur.
Quelques décennies plus tard, Voltaire s’emparera lui aussi de ces débats : s’il admire Newton et défend la rationalité scientifique, il n’hésite pas à critiquer certaines théories jugées trop mécaniques, comme celle de Descartes qui considérait l’animal comme une simple machine. Par ce biais, il montre que la science doit être à la fois rigoureuse et consciente de ses limites, rejoignant l’interrogation de Fontenelle sur ce que l’homme peut réellement connaître.
Retrouve l'intégralité de mes ressources pédagogiques (analyses, méthodes et synthèses) sur ma page dédiée aux Premières
↓



Commentaires